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La nuit de Maritzburg – « La non-violence, telle que je la conçois, est un mouvement » Gandhi

la nuit de maritzburgSi Gandhi avait vécu dans un autre siècle, du temps où les témoignages écrits se sont transformés en     manuscrits parcellaires sinon en poussière ; à l’époque où les livres étaient rares sinon inexistants ; la presse, la photographie et le cinématographe étaient inconnus, il serait difficile de concevoir qu’un homme ait eu autant de force, de charisme et de volonté pour faire plier un empire. Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948) avait l’étoffe d’un Spartacus. Sa force, ses convictions, son humanité, sa détermination se sont éveillés la nuit du 4 juin 1893. Une nuit qu’il a passé seul, les yeux ouverts, dans la salle d’attente de la gare de Maritzburg, bourgade perchée en haute altitude d’une Afrique du Sud raciste qui a porté la ségrégation aux nues. Gandhi, alors avocat, s’était fait jeter d’un train comme un malpropre par un contrôleur blanc et raciste alors qu’il voyageait en règle. C’est à ce moment là que la détermination allait sourdre dans le cœur de cet avocat cossu qui avait pignon sur rue, qui ne voyageait qu’en Première et qui avait de la déférence pour l’empire britannique.

C’est en Afrique du Sud qu’il usera du concept de résistance passive (« Satyagraha ») comme d’une arme puissante pour faire amender l’horrible « Black Act » et améliorer le sort de ses concitoyens indiens. Cette loi contraignait tous les indiens au dessus de l’âge de 8 ans à s’enregistrer auprès des autorités en apposant l’empreinte de leurs dix doigts comme de vulgaires criminels. S’ils n’avaient pas de permis de circuler, ils devaient s’acquitter de taxes et étaient passible de détention ou de déportation. Leur mariage n’était pas reconnu s’il était célébré ailleurs que dans une église, ce qui est un non sens pour la notion même de liberté individuelle.

Pour Gandhi, la Satyagraha est indubitablement lié à « l’ahimsa » ou non violence. « L’ahimsa consiste à ne jamais blesser, en aucune manière, une créature vivante quelle qu’elle soit. C’est le refus absolu de la violence, c’est le choix systématique de l’action non violente . J’ai bien dit « action » car il ne s’agit pas d’une renonciation à la lutte contre le mal. Bien au contraire. La non-violence, telle que je la conçois, est un mouvement », dit t-il.

C’est en Afrique du Sud que Gandhi fonde son premier ashram et qu’il fait vœux de chasteté (ou « brahmacharya »). C’est là aussi qu’il fait la connaissance d’un architecte juif allemand : Hermann Kallenbach avec lequel il vivra près d’une dizaine d’année et qui l’aidera du mieux qu’il pourra, sans cesse à ses côtés, bataillant pour la cause indienne. Cette relation a quelque chose d’unique, de beau, de particulière. Seuls ceux qui ont la chance de ressentir de tels sentiments pour une personne du même sexe sont à même d’en comprendre la pureté. Hermann Kallenbach lui même l’écrira à son frère Simon : « J’imagine, lorsque je ne les surprends pas, les nombreux ragots qui courent sur l’amitié qui m’unit à Mohan. En amour, il faut voir et posséder celui ou celle qu’on aime à quelque prix que ce soit ; parce que le principal désir est dans les sens et le sentiment n’est qu’un accessoire. Alors que l’amitié résiste à l’absence, ni les lieux ni le temps ne peuvent altérer sa durée. En vérité, Simon, l’amitié, c’est de l’amour anobli. »

Les mêmes ragots dont parlait Kallenbach sont revenus lors de la parution du livre de Gilbert Sinoué que j’ai trouvé admirable. En effet, il permet de comprendre comment Mohan Karamchand Gandhi l’indien d’Afrique du Sud est devenu le Mahatma indien. Comment, à la manière christique, un flot d’amour est venu renverser les lois et que la non violence est devenue plus efficace que les armes. Comment une amitié profonde, un « amour anobli » et pure de toute relation de chair a traversé le temps et l’espace.

Grâce à la presse, à la photographie, aux livres, il est aujourd’hui fermement établi qu’un homme tel que Gandhi ait pu exister et n’est pas qu’une légende. Aujourd’hui encore, cette figure positive permet de croire que les changements sont toujours possibles et qu’il y a une alternative à la violence. A condition que la non violence puisse fédérer et devenir un mouvement de masse.

Nourjehan Viney