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Prologue de Roger Bella : mes salutations distinguées…

Roger Bella, photographe-écrivain, vous fait découvrir à travers ses yeux et à travers sa plume la région du Ladakh (partie orientale de l’Inde) où il effectue un périple sacré auprès de moines Tibétains. 

Une aventure à vivre et à découvrir au fil des semaines, une aventure qui vous fera vibrer au son des gongs et des tambours sacrés. On ne vous en dit pas plus et on vous laisse voyager.

Prologue-1-1 

Voilà bien dix minutes que j’exécute à l’entrée du gumpa mes salutations au soleil et déjà mon corps me dit que l’exercice, de prime abord anodin, va rapidement épuiser mes forces.

La longue litanie des moines en pûjâ accompagne mes postures et ponctuellement le son des trompes, des cymbales et des tambours transperce mon âme. Je sens mes yeux devenir humides. J’attendais ce moment depuis si longtemps, j’ai tant rêvé de retrouver ce coin de l’Inde, cette ambiance, après plus de trente ans d’absence. Et voilà, enfin j’y suis.

Je continue ma séance, ma respiration devient difficile. Il y a seulement deux jours que je suis là, au Ladakh et les trois mille cinq cents mètres d’altitude me privent de l’air nécessaire à la bonne conduite de ces figures imposées. Tensing, le moine qui me chaperonne, me le dît et le répéta plusieurs fois, il fallait que je prouve d’entrée par un geste fort la sincérité de ma démarche. Je ne devais pas paraître aux yeux des moines du monastère de Spituk comme un simple voyeur, mais affirmer au plus tôt que je pouvais payer de ma personne, afin gagner leur confiance. Sans cela je ne « disparaîtrais » pas à leurs yeux et mes images porteraient la marque de leur défiance ou celle de mon objectif pointé sur eux.

À chaque station debout je regarde autour de moi. Je suis ébloui par l’incroyable décor fait de fresques, de tentures de soie tombant du plafond, de tapis tibétains, de statuaires surchargées de tankas, tout n’est qu’ors, argent et couleurs vives ; rouge, orange, bleu, vert, jaune. Une rare lumière passant par quelques petites fenêtres et ouvertures dans le toit rend cette ambiance plus que feutrée, sublime le sentiment de sacré.

Je ne compte plus. Combien de fois ai-je déjà porté les deux mains jointes en prière au-dessus de ma tête, puis au front, sur mes lèvres et sur ma poitrine. Combien de fois me suis-je complètement allongé, face à terre, puis ai plié les coudes pour porter les mains jointes au plus loin au dessus de mon crâne. Au début ce fut difficile, maintenant cela devient presque une torture. Et combien de fois me suis-je relevé pour recommencer ? Tensing me préviendra par un geste discret quand cela suffira. Geste qui ne vient pas…

Les moines se placent suivant leur rang. Il y a deux élévations au fond de la salle de prière, devant la statue du Buddha de la compassion, aux milles bras et milles yeux. Une réservée au Dalai Lama, où trône sa photographie et l’autre, moins haute, propriété du jeune Rimpoché de neuf ans, actuellement absent pour cause d’études dans un autre monastère.

Perpendiculaires aux trônes deux longues estrades supportent les moines de haut rang et deux autres encore plus basses, derrière les premières, accueillent les moines moins instruits.

Deux ou trois religieux circulent entre les rangs, soit pour servir du thé salé au beurre ou de la tsampa, soit pour exécuter des rites associés aux prières.

Assis à terre sur des lirettes, contre les murs, faisant un discret mais joyeux ramdam, une vingtaine de moinillons attendent avec impatience l’heure du repas. Certains me regardent, sans doute s’interrogeant du pourquoi de ma présence et du pourquoi de ma posture de pénitent.

Dans mes gestes, devenus mécaniques autant que pénibles, je me surprends à me poser une question totalement hors sujet.

Comment vais-je tenir ma rubrique, quelle forme lui donner, quel fond transmettre ; Sadhana (NDLR : responsable marketing de Beendhi) m’a bien donné quelques pistes, parlant des nombreuses fêtes qui surviendront tout au long des six mois de mon voyage, ou de la mine de sujets que représente l’Âyurveda. Mais je ne sais pas encore si les lieux que je fréquenterai et les rencontres que j’y ferai seront propices à satisfaire sa demande. D’autre part ni l’équipe de Beendhi ni moi, n’avons envie de la voir se transformer en pseudo rubrique touristique.

Après tout pourquoi ne pas simplement faire le récit de mes rencontres, le vrai sens de mon voyage, de ma quête. Simplement parler de ces gens hors du commun, sources d’expérience qui vont être pour moi autant de souvenirs marquants, extraordinaires, dans le vrai sens du terme.

Tout à coup la mélopée s’arrête et un silence « religieux » fige tout dans la salle de prière. Un des moines de haut rang me signifie de la main d’interrompre mes salutations, se tourne vers mon parrain et tous deux se regardent, complices depuis le début, avec un sourire et ce balancement de tête si particulier aux indiens. Par cela ils décident qu’il est temps d’arrêter mes souffrances.

Le dignitaire, l’air grave, sans un mot, pointant du doigt un coin de la salle où est placée l’estrade des invités m’enjoint de m’y asseoir. Le souffle court, endolori mais heureux je sirote comme tout le monde le gur gur chai qu’un moinillon vient me servir. Me voilà accepté.

Je pourrais assister en témoin privilégié, pendant une semaine, aux grandes cérémonies annuelles, depuis le façonnage du mandala jusqu’à la cérémonie du feu clôturant le cycle de prières le jour de la pleine Lune. Ôm mani padme ôm… 

Roger Bella

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