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Compartiment pour dames d’Anita Nair : l’effort d’éclore

Compartiments pour dames

Etouffé dans sa personnalité. Qui n’a pas ressenti cela ? Se sentir comme lié, bouche fermée, cousue, maintenue, baillonné par un homme, une femme, un frère ou une sœur, ses parents, son patron, sa hiérarchie, sa caste ou sa classe sociale, par la société toute entière avec ses bonnes manières et ses convenances, qui empêche la personnalité de poindre, d’éclore, de s’exprimer, d’être tout simplement. Le bâillonement, c’est la castration. On coupe les ailes. On maintient la tête sous l’eau. On étouffe dans le but d’annihiler toutes véleités d’expression, voire de rebellion, au nom de « l’honneur » de la famille, du clan, de la communauté, etc. Alors soit on se soumet, soit on meurt pour de vrai.

On m’a dit un jour que la grâce des femmes indiennes était liée à ce qu’elles ne parlaient pas. Dans Compartiment pour dames, elles sont six à partager le même compartiment le temps d’un voyage qui les mène de Bangalore à Kanyakumari, dans la pointe sud de l’Inde. Et elles vont parler, échanger leur expérience, alors qu’en temps normal, conditionnées par leur milieu, elles peuvent être amené à étouffer leur personnalité.

Anita Nair nous montre bien que cette réserve qui peut caractériser l’éducation des filles indiennes dans certaines familles, les fait ressembler à des poupées de chiffons. Ces six passagères sont toutes différentes mais chacune a été réduite au silence d’une certaine façon. Elles ont toutes d’une manière ou d’une autre, lutté pour arriver à s’exprimer.

C’est en effet une histoire de combats. Si l’on lutte et que l’on arrive à s’exprimer, c’est avec un arrière goût de sang dans la bouche, celui du sacrifice, de la bataille et de la perte. Après, on se sent plus riche, forcément, mais plus seul, plus amer. Qui n’a pas dû faire face à quelques batailles pour être en accord avec soi-même en se disant qu’à la fin de chaque guerre, on dénombre forcément des cadavres ?

Alors changeons les choses. Assez du silence. Vive la spontaneité. Parlons, échangeons, exprimons nous de façon spontané pour ne pas se laisser envahir par le Sur-Moi et son chapelet de leçons transmises de mères soumises à filles soumises. Pour ne pas accumuler les regrets et la culpabilité. Pour ne pas léguer à nos enfants, un goût d’amertume. Pour être maître ou maîtresse de son destin et en assumer seul les conséquences. Le message d’Anita Nair est là, aussi bien dans Compartiment pour Dames, que dans Un homme meilleur. Un message aux antipodes de celui de la Princesse de Clèves de Madame de Lafayette. Vous aimerez l’écriture de Nair, ses descriptions du Sud de l’Inde, ses personnages attachants qui deviennent ce qu’ils sont en réalité qu’aux prix de longues batailles contre eux même et contre les conventions. Et en effet, rien ne s’obtient sans effort.

 

Compartiment pour dames

Anita Nair

Titre original : Ladies Coupé

Editions Philippe Picquier

Chronique écrite par l’auteure Nourjehan Viney