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Le Cuisinier de Martin Suter ou l’Explosion des Sens

Qu’il est bon de se laisser envahir par la douce volupté d’un dîner aux chandelles, confortablement assis sur des coussins indiens aux couleurs vives et chatoyants en se pourléchant les doigts de cet espuma sensuel gelé au safran et à la menthe, avant de laisser éclater dans son palais, ces délicates sphères de ghee à la cannelle et à la cardamome douce-amère. On a l’impression d’en extraire les épices une à une avant de s’enivrer du parfum de ces petites chattes au poivre glacé, aux pois chiches et au gingembre puis de se laisser compromettre par ces phallus gelés au ghee et aux asperges qui précèdent les oblongues esquimaux au ghee de miel et de réglisse. Le tout s’est déployé dans votre corps et l’a réchauffé au point de vous plonger amoureusement dans celui de l’autre. Que vous ayiez été déjà amant ou non, plus rien n’a d’importance. La chair devient la continuité du plaisir de la bouche. C’est dangereux, excitant, efficace comme le « love menu » imaginé par Maravan, commis de cuisine tamoul et réfugié politique en Suisse pour mettre dans son lit la magnifique Andrea qui n’a pour les hommes, aucune affinité particulière en matière sexuelle.

A eux deux, « Love Food » deviendra le péché mignon des couples en mal d’aimer puis des milieux d’affaires véreux avec call girls réservées. Tout ceci sur fond de guerre civile au Sri-Lanka que Maravan a fuit en se promettant d’y retourner en temps de paix.

J’ai aimé cette explosion des sens. Ce mélange de la cuisine moléculaire et des recettes ancestrales qui déjà, sans transformations compliquées, peuvent être élaborées dans le but de guérir, de soigner, d’exciter, de transformer. Ce qui est nouveau, c’est la texture. Les formes. Pouvoir passer du froid au chaud. Du moelleux au solide. De respirer le parfum distillé d’une épice. De se laisser envahir par le goût et les sensations qu’elle procure, puissants et délicats à la fois, jusqu’à ce que les sentiments n’aient plus d’importance et que le corps ne soit qu’un feu d’artifice en mutation constante. Le Nirvana a un goût. Celui de la bonne cuisine. Et leurs artisans, ceux qui savent manier les éléments, les ingrédients, les saveurs, les parfums et les matières sont ceux qui nous réservent les plaisirs immédiats qui nous font toucher la lune, les étoiles, le firmament ! Un véritable orgasme !

 

Le cuisinier

Martin Suter

Ed. Christian Bourgeois, 2010

Titre original : Der Koch

 

Chronique écrite par  l’auteure Nourjehan Viney