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Rudali, Giribala, Sarasvati* et les autres

A New Delhi, le 23 décembre dernier, une étudiante de 23 ans qui voyageait avec son fiancé se fait violer dans un bus par six hommes. Ils seront tous deux battus à mort avant de se faire éjecter du véhicule. La jeune femme succombera à ses blessures dans un hôpital de Singapour. Le gouvernement décida en effet de la transférer ailleurs. Cela aurait été pire si elle était resté dans la capitale. En effet, depuis l’événement, les manifestations d’indignation, bruyantes, violentes, se sont succedées avec virulence. Les femmes, surtout, ont occupé les rues**. En effet, malgré les évolutions des mentalités et des lois, elles continuent de subir dans certains coins de l’Inde, la violence d’un machisme élevé à l’état de mœurs.

Pour un peu, on s’était cru dans une nouvelle de Mahasweta Devi. Que ce soit dans « Indiennes » ou dans « le char de Jagannath », ses nouvelles dénoncent la condition des plus démunis et des femmes en particulier. D’une plume acérée et sans concessions, l’auteure décrit tous les subterfuges que ces dernières utilisent pour s’extirper de la misère. Dans « Maman la nuit, Déesse le jour »***, l’héroïne prend sainte figure et se joue des croyances populaires pour pouvoir nourrir son fils. Dans « Giribala »***, elle quitte son mauvais bougre de mari pour protéger ses enfants du trafic humain, quitte à se faire durement tancer par la société. Dans « La chasse »****, elle se balade armée pour se faire respecter.

Cela en dit long sur l’évolution des mentalités en Inde où les femmes ont toujours incarné la beauté et la maternité. Traditionnellement, elles sont d’abord sous la responsabilité de leur père, puis de leur mari, puis de leur fils si leur époux venait à disparaître. Souvent, elles ne décident pas de leur destin. Mariage d’enfants, mariage forcé, études compromises, veuvage définitif, on les maintient à dessein dans l’ignorance et la soumission. Il est très difficile de s’en extirper sans être condamné par sa famille, sa communauté et jeter l’opprobre sur sa lignée. Encore une fois, c’est une question d’honneur.

Même s’il est loin, l’époque de la Sati où certaines d’entre elles se jetaient dans le feu pour suivre leur mari dans la mort, on continue de parler de cas où elles se seraient « accidentellement » brûlées vives. En effet, comme la coutume de la dot reste vivace et que la polygamie est interdite en Inde dans les familles hindoues, leur destin funeste pourrait  permettre le remariage de leur époux et donc, l’arrivée d’une nouvelle épouse dotée dans le foyer.

Fin 2006, les nouvelles dispositions du gouvernement contre la violence domestique et en faveur d’un rapport plus égalitaire au sein du couple, ressemblent à un coup de machette de Mary Oraon, l’héroïne de « la Chasse »****. Désormais, le Code de la famille redéfinit le statut de la femme au cœur de la société indienne. La bigamie, les mariages forcés et les mariages d’enfants sont interdits. Les héritages sont répartis équitablement entre les hommes et les femmes. Les relations sexuelles non consenties par l’épouse ne sont plus tolérées. On peut divorcer sans forcément invoquer le motif de la cruauté. On ne pourra plus calomnier la femme si elle n’engendre pas d’enfants mâles. Elle ne sera plus contrainte de quitter son emploi à la demande de son époux. Malgré ces dispositions, il faut croire que les habitudes sont tenaces et que le chemin vers l’égalitarisme est long, très long. En effet, près de 90% des 256.329 crimes enregistrés en 2011 ont une ou des femmes pour victimes****.

Aujourd’hui, la femme indienne peut être chef d’entreprise, biologiste ou politicienne, cumuler des diplômes et choisir son époux mais cette liberté ne profite bien souvent qu’aux plus riches et aux plus éduquées, à celles qui vivent dans les grandes villes et souvent, malgré les lois, son statut continue de différer d’un bout à l’autre du pays. Comme d’habitude, certains villages sont à la traîne et on continue d’y célébrer des mariages d’enfants dans l’ignorance (feinte) des législations*****.

Il n’y a, en définif, qu’un seul moyen de sortir de cet obscurantisme : l’éducation. Il n’y a que les lettres qui puissent apporter une certaine forme de liberté. La connaissance a le mérite d’affranchir de toutes formes d’asservissement ou de donner les clés pour s’en libérer plus rapidement. Elle permet d’être. Une femme. Un homme. Un enfant. Une personne. Bref, quelqu’un de valeur.

 

Le char de Jagannath et autres nouvelles 

Indiennes (Rudali et autres nouvelles)

Mahasweta Devi

Actes Sud, 2012

 

 

Chronique écrite par  l’auteure Nourjehan Vineynée en France de parents indiens originaires du Tamil Nadu.

Depuis son enfance, Nourjehan est bercée par les légendes indiennes contées par son père, très attaché à son pays et à sa culture d’origine. Elle travaille dans la communication depuis une quinzaine d’année et a publié de nombreux articles dont une partie en relation avec l’Inde.

Son premier ouvrage Les Contes du Roi Vikram est publié dans la collection Babel chez Actes Sud en septembre 2011.

* Saravasti est la déesse de la connaissance, de la sagesse et des arts dans le Panthéon Hindou. / ** Voir l’article « Inde : l’étudiante victime d’un viol collectif » publié sur LEXPRESS.FR le 30/12/2012 / ***Tiré de : « le char de Jagannath » / **** Tiré de « Indiennes – Rudali et autres nouvelles» /   ***** A ce propos, voir le formidable travail de Stéphanie Sinclair/VII : « Too young to wed : the secret world of child brides ».