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Le Tigre Blanc d’Aravind Adiga : le Rugissement

Un tigre blanc, c’est un tigre rare. Exceptionnel. Un par génération de tigres. Encore plus rare que rare. C’est aussi le surnom de ce jeune garçon, de la secte des confiseurs, destiné à devenir l’une des « araignées » officiant dans un tea shop au bord d’une route du Bihar. Sauf que lui, c’en est un :  un tigre blanc. Son intelligence lui permettra de sortir de cette « cage à poule », ce système serviteurs loyaux-patrons peu scrupuleux en se hissant au dessus de la mêlée dans une Inde où tout est possible en dépit des conventions et des statuts, en dépit de la démocratie, à partir du moment où on a de l’argent. Le nerf de la guerre. Balram Halwai est cet autre qui l’aura compris. Il écrit à son Excellence Wen Jibao, à Pékin, par e-mail pour lui raconter son étonnant parcours. Un indien à un chinois. L’avenir du monde, dit t-on, est entre leurs mains.

Ma route a déjà croisé celle de tigres blancs. Les félins. Dans une réserve naturelle près des Monts Nilgiri dans le Karnataka. Ils étaient en noir et blanc, puissants et magnifiques. Ils semblaient dominer le monde entier. Dans notre voiture, pas un bruit. On se retenait même de respirer. Des félins qui nous observaient patiemment, attendant leur heure. Pour bondir.

C’est ce qui arrive au personnage principal du « Tigre Blanc », las d’être fataliste, dans cette autre Inde que les occidentaux connaissent peu puisqu’ils se sont détachés de toute servitude systémique depuis la révolution française. La servitude de maître à esclave. Dans ce pays, presque tout le monde a son serviteur, même les plus pauvres qui acceptent leur condition juste pour avoir un toit.

J’ai beaucoup aimé ce roman cru, critique, acerbe qui parle d’une Inde différente de celle d’images d’Epinal de maharadjahs à la barbe fleurie. Il parle de ces millions d’individus qui manœuvrent, fatalistes, conditionnés par un système duquel il est difficile et rare de s’échapper sans acte de violence. Il nous permet de nous demander quelle attitude nous pouvons nous-même avoir vis-à-vis d’un serviteur sur lequel on a tout pouvoir, nuit et jour. Se transformerions-nous aussi en monstres ? Nous sommes humains après tout. Soit dominant, soit dominé, non ? C’est un roman de révolte qui dénonce l’attitude des propriétaires terriens du Nord de l’Inde, la mentalité détestable de certains maîtres envers leurs esclaves (même si ces derniers sont payés, ils sont considérés comme des êtres inférieurs corvéables à merci), de la fatalité induite par un système de castes pesant qui paraît indéboulonnable malgré tout.

Ce roman d’Aravind Adiga a reçu le Booker Prize et pour cause. Il y aura sûrement un film un jour car tout les ingrédients y sont : amour, sexe, politique, corruption et injustices. Mais c’est plus que ça, c’est un cri, un féroce rugissement.

Le tigre blanc

Aravind Adiga

Traduit de l’anglais par Annick Le Goyat

Titre original : The White Tiger

Editions Buchet/Chastel, 2008

 

Chronique écrite par  l’auteure Nourjehan Viney 

Rencontrez Nourjehan Viney à Villemomble les 13 octobre et 17 novembre 2012 à 15H30 à la médiathèque Robert Calméjane au 118, Grande rue.